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Entrevue avec Julie Gravel-Richard, auteure du roman "Enthéos"

JGR_Entheos1 Depuis le lancement d’ « Enthéos« , l’auteure Julie Gravel-Richard collectionne les articles de presse. Comme je l’ai écrit dans ma chronique, Gravel-Richard fera partie de ces auteurs dont le Québec pourra compter. Elle sera incontournable. Voici une entrevue avec une femme qui vit avec intensité son amour pour l’écriture.

Made in Québec : Que souhaitez-vous transmettre aux lecteurs avec ce livre ?

Julie Gravel-Richard : Une chose est sûre, quand j’ai commencé à aborder l’écriture, il y a plusieurs années, c’était clair pour moi que je ne voulais pas seulement écrire des « histoires ». Je voulais partager une certaine vision de la vie. Utiliser des histoires, oui, mais comme véhicules pour ces réflexions que je fais sur la vie, sur sa complexité, sur les grands problèmes humains qui, fondamentalement, n’ont pas beaucoup changé au cours des siècles. À travers Enthéos, je pense que j’ai cherché à transmettre un goût pour la réflexion, pour la comparaison aussi avec les auteurs anciens et les réponses qu’ils ont apportées aux problèmes humains. Je ne dis pas que j’ai réussi, cependant! Mais j’ai essayé!

Made in Québec : Dès le départ, le lecteur sera étonné par la maturité de votre écriture. Quel est votre parcours littéraire?

Julie Gravel-Richard : J’écris depuis que je suis toute petite. J’ai toujours aimé l’école et j’avais hâte de savoir lire et écrire. Dès que cela fut fait, j’ai tenté de profiter de tous mes moments justement pour lire et écrire. J’ai fait un DEC en Lettres au cégep, j’aimais écrire de la poésie, des nouvelles… mais peu de projets ont abouti. À l’université, je me suis spécialisée en littérature grecque et latine. J’ai également appris le latin et le grec, ce qui, en soi, est un travail constant de réflexion sur la langue. Après mon baccalauréat et ma maîtrise, avant de trouver enfin du travail dans l’enseignement, j’ai « vécu de ma plume », en faisant de la rédaction commerciale et technique et aussi des contrats de correction pour le ministère de l’Éducation. Mon français m’a toujours valu de bons commentaires de mes professeurs et de mes employeurs. D’ailleurs, je répète souvent à mes étudiants que la maîtrise de la langue française peut faire une grande différence sur le marché du travail! L’idée de ce qui allait devenir Enthéos est née pendant que je faisais ma maîtrise en histoire grecque. J’ai alors commencé plusieurs « premiers jets » et j’ai pris beaucoup de notes. Mais rien ne prenait vraiment forme. J’ai vécu une véritable relation « d’amour-haine » avec l’écriture, parce que j’avais l’impulsion d’écrire, des idées à profusion, des images fortes dans mon esprit… mais pas de fil conducteur pour en faire réellement un roman. Je refusais de dire à mes amis et mes proches (en dehors de ma famille) que j’écrivais, parce que j’avais l’impression (et je continue à le penser) que beaucoup de gens rêvent de devenir écrivains. Mais je sais que peu réaliseront ce rêve. Je ne voulais donc pas parler de mes projets tant qu’il n’y avait rien à en dire de concret. Cependant, je dois dire qu’au fil des ans j’ai écrit des milliers de pages de ce que j’ai appelé mes « chroniques », une sorte de journal intime où je conserve mes réflexions sur les divers évènements qui ponctuent ma vie. Cet exercice très régulier m’amène, je pense, à affûter mon écriture, même si je fonctionne beaucoup en mode d’écriture automatique. Mais en dehors d’articles pour des revues d’histoire, je crois cependant que mon premier « vrai » contact avec l’écriture publique a été la mise en ligne de mon blogue Soleil en tête, en 2006, alors que je m’apprêtais à suivre des traitements de chimiothérapie. Tout à coup, des gens que je ne connaissais pas se sont mis à me dire que j’écrivais bien, que je les touchais. Je me suis ainsi un peu réconciliée avec l’idée de « dire » que j’écrivais. Pendant ce temps, j’ai terminé un premier roman (qui n’est pas Enthéos) et ce processus, une fois complété, m’a montré que j’étais capable de mener à bien un projet de roman. J’ai alors commencé à parler que j’écrivais. Puis, j’ai enfin eu un « flash » pour débuter Enthéos (les cauchemars récurrents) et j’ai enfin accouché d’un trait de ce roman qui commençait vraiment à me hanter…

Made in Québec : Le roman est pour moi unisexe. Un homme peut avoir autant de plaisir à le lire qu’une femme. Était-ce voulu de s’adresser à un large public?

Julie Gravel-Richard : Non! Rien n’est « voulu » dans ce roman! J’ai écrit bien trop vite pour penser à quoi que ce soit d’autre que l’histoire elle-même et le tourment de mes personnages. C’est un roman de « tripes », si on veut. Certainement pas un roman réfléchi!

Made in Québec : Éric Simard, directeur de la collection Hamac chez Septentrion, dit de vous que vous avez été une élève modèle. Racontez-moi ce long processus de travail avant de voir son manuscrit se transformer en livre?

Julie Gravel-Richard : Quand j’ai envoyé mon manuscrit chez Septentrion, je savais qu’il n’était pas « travaillé » et  certainement pas « prêt ». Mais je savais aussi que si un éditeur voyait le potentiel du roman, alors j’étais prête à le retravailler sans rechigner. J’avais peur de me mettre à potasser mon roman indéfiniment chez moi et de ne jamais l’envoyer, autrement. J’avais écrit le roman en 32 jours. D’un trait. Écrivant parfois jusqu’à 22 pages par jour. C’était évident que ça ne pouvait pas être parfait! J’ai reçu un courriel d’un certain Éric Simard qui se disait intéressé par mon manuscrit et qui, si j’étais d’accord pour retravailler, me disait que je pourrais « achever ce qui avait été très bien commencé », selon ses propres mots. J’ai donc rencontré Éric en juillet 2007. Il m’a fait part de ses commentaires. Il avait fait une liste des points forts et des points à retravailler. C’était très précis. Je n’étais pas laissée dans le vide, avec des indications floues du genre : « Sois moins sombre », « Sois plus intense », etc. Non. C’était : « Ce passage est déconnecté de la réalité de Thomas. Réécris-le. Ce chapitre n’apporte rien à l’histoire, enlève-le », etc. Je faisais confiance en Éric, parce qu’il avait bien cerné mon personnage principal. Il aimait les mêmes choses que moi dans le roman. Et ce qu’il trouvait moins réussi, je trouvais aussi que c’était en effet à retravailler. Donc ça a été assez facile de me laisser guider par Éric, parce qu’il y avait ce lien de confiance. Mais quand je suis repartie avec mon manuscrit annoté, lors de cette première rencontre, je n’avais aucune certitude concernant une éventuelle publication. Donc je l’ai retravaillé en espérant qu’Éric serait satisfait. Je savais que la seconde version serait importante, car elle montrerait à Éric ce dont j’étais capable. Il allait voir si on était sur la même longueur d’ondes, finalement. Il n’a pas été totalement satisfait de cette seconde version, mais le travail avait suffisamment avancé pour qu’il commence à me parler de publier mon roman. J’étais donc encouragée. J’ai alors retravaillé le manuscrit une troisième fois. Par la suite, d’autres corrections ont été apportées, mais par petites touches. On peut donc dire qu’il y a eu trois « vraies » versions d’Enthéos. Et, curieusement, je ne peux pas dire que ce fut un « long » processus. Le temps que j’ai mis sur ces autres versions se compare à peu près avec celui que j’ai pris pour la toute première version. Je le sais parce que je me fais un tableau où je note mes journées de travail (les heures mises et l’avancée du travail, et mon degré de satisfaction). Ce qui donne l’impression de longueur, c’est que j’ai dû écrire à travers mon travail d’enseignante et ma vie « normale » de mère. Donc le processus s’est étendu sur plusieurs mois, mais en réalité, le travail réel de réécriture n’a pris que 15 à 20 jours.

Made in Québec : Votre roman comporte 49 chapitres, découpés d’une façon cinématographique. JGR_Entheos2Est-ce un désir de voir votre roman adapté au cinéma?

Julie Gravel-Richard : Pas du tout. C’est seulement après avoir terminé la rédaction du premier jet que mes premiers lecteurs se sont mis à me faire cette remarque. Mais je n’y avais pas pensé. Peut-être que c’est ma façon d’écrire qui est comme cela : je « vois » très bien les scènes, je les « sens ». La description que j’en fais ensuite est sans doute teintée par ces visions.

Made in Québec : Votre passion pour la littérature grecque et latine ainsi que pour la mythologie et les langues mortes vous a-t-elle aidée pour donner à ce roman cet esprit très latin?

Julie Gravel-Richard : Je ne saisis peut-être pas très bien ici quel est le sens donné à « esprit latin », donc j’hésite à donner une réponse! Mais sans doute y a-t-il un peu de cela, oui. Le monde gréco-romain est un univers festif mais où la réflexion et la discussion sont à l’honneur. En ce sens, oui, mon roman en est imprégné.

Made in Québec : Avez-vous des rituels d’écriture?

Julie Gravel-Richard : Non. Pas vraiment. En fait, c’est un des « mythes » de l’écriture que j’ai déboulonnés. Quand j’ai commencé à écrire, j’avais besoin de savoir que je pouvais m’installer pour au moins trois heures d’affilée, sinon, je ne prenais même pas la peine d’y penser. Mais quand j’ai entrepris Enthéos, j’ai été prise d’une telle frénésie d’écriture que j’arrivais à écrire même en n’ayant que quelques minutes de libres. Je m’assoyais et ça partait! Et en plus, comme j’écris sur un ordinateur portable, l’endroit où je m’installe n’a même pas d’importance.

Made in Québec : Quels sont vos projets futurs?

Julie Gravel-Richard : J’ai quelques idées qui flottent pour d’autres romans. Certaines plus « concrètes » que d’autres. Mais je ne sens pas encore que j’ai ce qu’il faut pour replonger dans l’écriture. Actuellement, ma vie est beaucoup trop active. Je n’ai aucun moment de repos et de rêverie. C’est ce qui me manque, actuellement, pour renouer avec le processus créateur. Et je dois dire que je vis cela assez difficilement. Comme un drogué qui n’a pas eu sa dose… C’est dur, par moments. Mais comme ce n’est pas l’écriture qui permet de vivre aux auteurs, il me faut gagner ma vie… et l’enseignement me prend tout mon temps. J’ai aussi une idée pour une série de romans jeunesse. Et (mais cela viendra plus tard parce que cela prend énormément de recherches) j’aimerais écrire des romans historiques.

Made in Québec : Sur votre blogue, vous écrivez :  » Hier, une boîte m’attendait chez mon éditeur: mes 15 exemplaires d’auteur. […] Curieusement, en retournant chez moi avec ma boîte dans les bras, j’avais le coeur serré. Une tristesse. Une mélancolie. Je me sentais bizarre. J’aurais dû être excitée, avoir le goût de fêter… Et j’ai bien souligné le coup, en téléphonant à quelques proches et en levant un verre en compagnie de mes parents et d’un ami passé à l’improviste faire un tour. Mais cette impression étrange m’est restée toute la soirée. L’ami passé à l’improviste, psychologue de son état, a suggéré que je vivais un deuil. C’est fort possible. Je vois arriver la fin d’une période très intense, où je me suis beaucoup investie. Maintenant, il me faut passer à autre chose. » Vivez-vous encore ce deuil?

Julie Gravel-Richard : J’ai ressenti ce deuil, c’est vrai. Mais depuis les derniers jours, avec la parution d’Enthéos en librairie, le lancement qui vient tout juste d’avoir lieu et avec la sortie des premières critiques dans les médias, j’ai passé à autre chose! Sans compter la réaction des lecteurs qui me font leurs commentaires, souvent par courriel. Je me rends compte que maintenant je vis une toute nouvelle expérience. Mon livre est lu et aimé. Les gens réagissent. C’est nouveau pour moi, cette relation auteur-lecteurs. C’est bouleversant. Et très, très nourrissant.

Made in Québec : En dernier, je laisse l’auteur s’adresser aux lecteurs du site afin de leur faire passer un message. Quel serait-il ?

Julie Gravel-Richard : Je leur souhaite une agréable rencontre avec Enthéos et une lecture « enthousiaste »!

Copyright – Made in Québec – Jean-Luc Doumont – 2008
Toute reproduction interdite sans la mention
https://madeinquebec.wordpress.com

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Catégories :Août 2008
  1. 9 septembre 2008 à 3:29

    Très intéressante cette entrevue. 🙂

  2. 25 septembre 2008 à 4:04

    C’est une sacrée surprise, après tout ce travail, cet élan hypertendu pour écrire et publier un premier roman, quand on ouvre la boîte qui contient nos exemplaires d’auteur. Tiens donc, ce n’est que ça? Où sont l’extase, l’euphorie triomphale, la confiance et la sérénité que je croyais trouver au fond de cette boîte?

    Oh, c’est plaisant, mais enfin, avant d’aller au lit, on a déjà compris qu’il ne nous reste qu’à en commencer un second. Et c’est là, ce qui se passe après, qui départage les écrivains des talentueux touristes.

    Fais-toi un beau sang d’encre, Julie: le deuxième livre est comme le deuxième amant. Moins bouleversant, mais on sait plus y faire…

  3. 6 octobre 2008 à 10:59

    Mistral, cher Mistral… quel poète tu fais! C’est vrai: le deuxième livre est comme le deuxième amant… surtout quand « ça fait longtemps »!

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